Finance comportementale : Comptabilité mentale

Monsieur et Madame X placent 100.000 € dans un compte d’épargne qui rapporte 3 % par an. Ils prendront leur retraite dans cinq ans, et leur objectif est d’utiliser alors cet argent pour s’acheter un chalet dans les Ardennes. Ils viennent également d’acheter une voiture de 50.000 € avec un prêt bancaire à trois ans payant intérêt au taux de 4 % par an (1)

 

 

La théorie de la comptabilité mentale 

Cette anecdote est rapportée par l’économiste de l’Université de Chicago, Richard Thaler, qui vient de recevoir le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la finance comportementale. C’est la deuxième fois que le comité du prix Nobel d’économie, en l’occurrence la Banque Centrale de Suède, rend hommage à des économistes ayant consacré leur carrière à l’étude des biais cognitifs et émotionnels dans la prise de décision économique (2).

Les lecteurs auront immédiatement noté que la décision de Monsieur et Madame X de financer l’achat de leur voiture par un emprunt à 4 % l’an, alors que leur épargne ne leur rapporte que 3 %, est irrationnelle. Ce comportement se constate néanmoins dans la vie quotidienne, et témoigne de ce que les économistes « behavioristes » (pour « behavior », comportement) appellent le biais cognitif de comptabilité mentale (« mental accounting bias »).

Un biais cognitif se définit comme un travers mental productif d’un raisonnement erroné. Le biais de comptabilité mentale est un cas parmi d’autres de biais cognitif. Il consiste pour un individu à placer l’argent qu’il possède dans des cases mentales distinctes, en fonction de la provenance des sommes concernées ou de leur utilisation projetée. L’individu raisonne comme si son cerveau avait ouvert plusieurs comptes de grand-livre dans lesquels sont enregistrés des montants en fonction de leurs caractéristiques propres.

Un individu aura, par exemple, tendance à gérer l’épargne accumulée au cours de sa carrière professionnelle de manière plus prudente que les sommes provenant d’un héritage ou de gains au loto. Ou alors, le même individu sera plus parcimonieux dans la gestion de son salaire que dans celui de son bonus discrétionnaire. Ce comportement est irrationnel, puisque l’objet sur lequel il porte, l’argent, est fongible, et, par conséquent, l’individu devrait rationnellement gérer son budget et ses dépenses suivant une approche holistique fondée exclusivement sur l’optimisation du binôme risque/rendement. Cet individu a en réalité placé ses avoirs dans plusieurs comportements étanches de son cerveau comptable.

Les expériences de finance comportementale montrent que les biais cognitifs sont répandus, y compris parmi les personnes qui considèrent qu’elles agissent normalement de manière raisonnée. Il est, par exemple, connu que l’on dépense plus quand on utilise sa carte de crédit que quand on paie en cash.

Vous achetez en ligne et imprimez un ticket de cinéma pour 10 €. Arrivé cinq minutes avant la séance, vous constatez que vous avez perdu votre ticket. En achetez-vous un autre ? A en croire l’expérience conduite en laboratoire, vous ne serez que 46 % à le faire. Changeons le scénario. Vous n’achetez pas votre ticket en ligne, mais au guichet du cinéma. Vous constatez alors en ouvrant votre portefeuille que vous avez perdu un billet de 10 €. Achetez-vous néanmoins un ticket de cinéma pour la séance ? Toujours à en croire l’expérience, vous serez maintenant 88 % à le faire. Dans les deux cas, le ticket de cinéma vous aura coûté 20 €. Pourquoi une telle différence dans les pourcentages ? Parce que, dit Thaler, dans le premier cas, la dépense de 10 € a été comptabilisée dans le compte mental de grand-livre « loisirs-cinéma » (code xxx du plan comptable mental normalisé). Que cet achat vous coûte maintenant 20 € au lieu de 10 € est suffisant pour vous faire renoncer à la dépense, puisque 20 € est supérieur au montant budgété. Dans le deuxième cas, la perte d’un billet de 10 € n’a pas été enregistrée dans le même compte mental ; mentalement le prix du ticket de cinéma est toujours 10 € (3).

A côté des biais cognitifs il y a aussi les biais émotionnels, ces derniers témoignant de ce que le comportement d’un individu peut dans certaines situations être davantage dicté par des intuitions ou par des impulsions, plutôt que par un calcul raisonné.

En réalité, le cas de Monsieur et Madame X, qui placent leur argent à 3 % et empruntent à 4 %, peut s’expliquer non seulement par le biais cognitif de comptabilité mentale, mais aussi par le biais émotionnel de tempérance, ou plutôt de manque de tempérance (« self control bias »). Ce biais conduit les gens à ne pas agir en fonction de leur intérêt bien réfléchi, et ce, parce qu’ils manquent de discipline personnelle. Monsieur et Madame X préfèrent ne pas utiliser l’argent destiné à l’acquisition d’un chalet dans les Ardennes pour acheter leur voiture, car ils craignent ne pas avoir assez de discipline personnelle pour reconstituer par la suite l’épargne nécessaire à l’achat du chalet. Ils savent bien par contre que la banque leur réclamera périodiquement le paiement des intérêts et le remboursement du principal à l’échéance du prêt.   

Conclusion 

Monsieur Y voit dans un magasin un pull en cashmere qu’il voudrait acheter, mais le pull coûte 150 €, et il trouve cette dépense exagérée. Madame Y fait une surprise à son mari et lui achète ce pull pour son anniversaire. Monsieur Y est très heureux. Monsieur et Madame Y sont mariés sous le régime de la communauté universelle (4).

Il ne s’agit pas dans ce cas d’un phénomène de comptabilité mentale. Le lecteur décidera lui-même si la réaction de Monsieur Y est rationnelle ou non. Cette réaction ne témoigne pas, à notre avis, d’un biais cognitif, à la rigueur d’un biais émotionnel. D’autres n’y verront d’ailleurs aucun biais du tout, mais tout simplement le bonheur ressenti par Monsieur Y à cette marque d’affection que lui porte son épouse. Peut-être est-ce aussi l’opinion de Thaler, qui confiait à la presse qu’il comptait dépenser l’argent de son prix Nobel, soit 900.000 couronnes suédoises (environ un million d’euros), de la manière la plus irrationnelle qui soit.

Un texte de Philippe LONGERSTAEY, Maître de Conférences Solvay Brussels School – Economics & Management, Réviseur d’entreprises honoraire, CPA (State of New York), CFA, CAIA, paru dans le numéro 22 d'Actualité Comptable.

 

(1) Adapté de Mental Accounting and Consumer choice, Richard Thaler. Marketing Science, Volume 4, n° 3, Summer 1985, page 199 à 214

(2) Le prix Nobel d’économie avait déjà été attribué en 2002 à Daniel Kahneman et Vernon L Smith pour leurs travaux sur les interactions entre la psychologie et l’économie

(3) Adapté de The curse of mental accounting, Jonah Lehrer, www.wired.com, 4 novembre 2011

(4) Adapté de Mental Accounting and Consumer choice, Richard Thaler. Marketing Science, Volume 4, n° 3, Summer 1985, page 199 à 214

 

 

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